Travailler moins pour vivre plus!

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Travailler moins pour vivre plus!

De plus en plus de Suisses aspirent à mieux concilier leur vie professionnelle avec leur vie privée. Temps partiel, télétravail, congé paternité… Des solutions existent, même si elles ne sont pas toujours faciles à mettre en place.

Métro, boulot, dodo. Cette expression popularisée dans les années 50 est encore aujourd’hui une réalité pour la grande majorité des actifs. Pourtant, ceux-ci rêvent de mieux. Comme perfectionner leur talent musical, jouer avec leurs enfants, lancer un projet d’entreprise, ou tout simplement se reposer. Longtemps, il a été difficile de parler de ses aspirations profondes au sein de son entreprise, sous peine de passer pour un tire-au-flanc.

Dorénavant, les lignes changent. Petit à petit, des employeurs se sont mis à offrir davantage de souplesse à leurs collaborateurs, plutôt que de prendre le risque de les perdre. Ils inaugurent ainsi de nouveaux modes d’organisation pour coller aux désirs d’une génération de collaborateurs âgés de 20 à 45 ans, pour qui le travail n’est plus l’affaire d’une vie. Des revendications de bobos aux yeux des sceptiques. Les chiffres compilés dans une étude de l’Office fédéral de la statistique (OFS) les contredisent. A l’échelle européenne, la Suisse comptabilise ainsi le deuxième taux le plus élevé de temps partiel derrière les Pays-Bas. Il concerne un tiers des salariés – 57% des femmes et 13% des hommes.

Un dernier chiffre en nette augmentation, puisqu’un nombre croissant d’hommes adoptent le travail à temps partiel pour s’investir dans leur vie de famille ou des projets extraprofessionnels. La première étude OFS menée en 2011 soulignait ainsi que 90% des hommes souhaitent réduire leur temps de travail – généralement à 80%. Mais seul un sur sept y parvient. Faute de n’avoir pas assez insisté? Face à des employeurs fermés?

Les hommes en quête de plus de souplesse

Comment expliquer que la réalité du monde professionnel soit à ce point en inadéquation avec celle d’une génération de ménages suisses? Celle de femmes, plus particulièrement exposées, qui ne veulent plus interrompre une carrière si elles désirent devenir mères. Celle des hommes qui ne s’identifient plus à l’image du patriarche qui fait bouillir la marmite. Mais les paradigmes changent. Certains employeurs l’ont bien compris. Quelles sont leurs solutions? Les PME ont-elles les moyens de flexibiliser le travail? Est-ce concevable dans tous les secteurs de l’économie? Qu’en pensent les patrons?

La Suisse est vice-championne européenne du temps partiel. Mais de grandes disparités existent entre hommes et femmes, ainsi que sur leur taux d’activité. Ainsi, plus de la moitié des actives le sont à 50%, voire 60%. En ce qui concerne les hommes à taux réduit (13%), ils travaillent généralement à 80%. «Pour faire carrière, il faut travailler à plein-temps. C’est une idée encore fortement ancrée dans la mentalité entrepreneuriale suisse, regrette Gabriel Fischer, responsable de la politique économique au sein de Travail.Suisse, l’organisation faîtière des travailleuses et travailleurs. Elle contraint les femmes à tirer un trait sur des évolutions professionnelles. Elle bloque certains hommes. Pour eux, il est encore mal vu d’exiger un temps partiel, surtout s’ils sont cadres. Aux yeux de certaines entreprises, c’est encore perçu comme un manque d’engagement.»

Tout dépend des branches, précise cependant Gabriel Fischer. «L’industrie ou la construction sont des secteurs encore conservateurs sur la question du temps partiel. C’est beaucoup plus simple de réduire son temps dans le secteur tertiaire. Il y a aussi de grandes différences entre la ville et la campagne, une PME ou une multinationale. De plus, les personnes en âge de fonder une famille seront beaucoup plus revendicatives qu’un jeune actif sorti de formation.»

En quittant le Canada en 2003 pour le canton de Fribourg, Sylvain Raymond n’aurait jamais imaginé qu’il serait si compliqué de trouver un emploi à temps partiel en Suisse. La raison de l’arrivée du couple, c’est un poste obtenu par sa femme à l’Hôpital de l’Ile, à Berne. Sylvain, journaliste indépendant, est alors homme au foyer pour s’occuper de leur fils. En 2011, il se met à chercher un emploi à temps partiel dans le journalisme et la communication. Les réponses aux postulations se font attendre. Il décroche tout de même des entretiens.

Le jour J, Sylvain Raymond est le seul homme dans la salle d’attente. «Vous auriez dû voir le regard décontenancé de la responsable RH. Elle m’a demandé si ma femme était d’accord que je travaille à temps partiel, car généralement ce sont des postes calibrés pour des femmes. J’étais choqué. Je ne pensais pas que le genre entrait en ligne de compte. Au Canada, cela n’existe pas.» Sylvain Raymond n’a jamais obtenu un travail à temps partiel. Aujourd’hui, il postule pour un 100%.

Casse-tête pour les PME

Face à la pénurie de travailleurs qualifiés qui s’annonce, beaucoup d’entreprises sont prêtes à offrir davantage de souplesse aux collaborateurs juniors et seniors. Mais pour elles, le temps partiel constitue une contrainte organisationnelle. En particulier pour les PME. Permettre à ses employés de baisser leur temps de travail, ou flexibiliser leurs horaires est parfois un véritable casse-tête. Sans parler de l’agenda du chef d’entreprise, souvent bien chargé, qui peut mener au burn-out si l’équilibre n’est pas respecté. C’est pourquoi le bureau UND propose un accompagnement spécifique aux PME qui veulent aider leurs collaborateurs à mieux concilier vie privée et vie professionnelle. La structure, soutenue opère dans toute la Suisse. Si ses recommandations sont bien mises en place, elle remet à la PME le label «Famille & Profession».

José Caneda est le directeur général de Mazars, société spécialisée dans l’audit, l’expertise comptable, la fiscalité et le conseil aux entreprises. Un secteur d’activité plutôt conservateur sur les questions de flexibilité du temps de travail. En l’espace de dix ans, le jeune quadragénaire a «complètement changé de discours dans ce domaine. J’ai eu le déclic lorsque j’ai failli perdre des collaborateurs de valeur», reconnaît le patron. Sans calculs, ni «réflexion stratégique», Mazars a décidé de s’assouplir. «Nous évoluons dans un métier très exigeant. Le défi est de réussir à marier la pression et l’ouverture en prenant soin de nos collaborateurs, notre principal actif. Chaque individu a des aspirations différentes. Si vous adaptez un minimum leur temps de travail, ils vous le rendent bien.»

Et cela est en phase avec «les valeurs du groupe Mazars», souligne José Caneda, qui cite les jeunes employés qui veulent prendre un «break» de six mois, puis revenir. Mais aussi les jeunes parents souhaitant un temps partiel, ou le développement d’une portion de télétravail, «le home office» ainsi que l’emploi de seniors. Mazars vient d’ailleurs de recruter deux collaborateurs de 57 ans et 61 ans, respectivement. «Cela nous pénalise plus de perdre des employés motivés que de s’adapter aux nouvelles réalités.»

A 35 ans, Romain Rochat s’est finalement résolu à quitter son employeur pour un autre plus ouvert. L’ingénieur en informatique qui vit en couple a «plein de passions, mais pas assez de temps pour en profiter». Il travaille aujourd’hui à 90% avec des horaires flexibles. «Je peux très bien partir du travail à 15 heures et rebosser quelques heures le soir. Mon employeur n’exige pas de présentéisme. J’ai la sécurité du salariat avec la liberté d’un indépendant.» Romain Rochat insiste sur sa qualité de vie incroyable qui lui laisse du temps: «Il y a une confiance mutuelle avec mon employeur. Je suis donc beaucoup plus motivé à travailler.»

Le déclic du premier enfant

Il y a des étapes de vie qui font l’effet d’un électrochoc. L’arrivée d’un premier enfant impose, de fait, une profonde remise en question de l’équilibre entre vie professionnelle et privée, entre le temps que les parents veulent allouer à leur carrière et à leur vie de famille. «La prise de conscience est très nette chez les actifs.

Dès qu’ils deviennent parents, ils revendiquent plus de souplesse», explique Valérie Borioli-Sandoz, responsable de la politique de l’égalité au sein de Travail. Suisse. Encore aujourd’hui, la parentalité précarise exclusivement les femmes. Contraintes de travailler à temps partiel, beaucoup mettent un terme à une carrière professionnelle florissante. «Une majorité d’entreprises n’a pas encore compris qu’elles contribuaient à un énorme gâchis en mettant sur le carreau des femmes expérimentées», commente Valérie Borioli-Sandoz.

A Lausanne, Salomé Genton est une trentenaire et jeune maman d’une petite fille née en novembre dernier. Elle est enseignante au secondaire supérieur dans le canton de Vaud. Avant sa grossesse, son conjoint travaillait alors en tant que libraire à mi-temps, soit à un pourcentage moins élevé que Salomé. «Par choix, ditelle. Nous ne sommes pas sans ambition professionnelle, mais nous avons choisi de travailler moins pour avoir du temps pour nous.» L’arrivée de ce premier enfant est l’occasion d’intenses discussions dans le couple. «Mon compagnon a tout de suite voulu s’investir autant que moi dans la parentalité, se souvient Salomé. A la naissance, il a fait une pause professionnelle.» Tout au long du congé maternité, les parents ont ainsi profité à pleintemps de leur bébé.

Pour le papa, c’est aussi l’occasion de retrouver un emploi à temps partiel, entre 60% et 80%. C’est chose faite depuis le début du mois d’avril. «Offrir un temps partiel à mon conjoint n’a pas posé de problème particulier à son employeur», observe Salomé. Elle, en revanche, a dû lutter contre certains stéréotypes de sa branche lorsqu’elle a exigé de baisser son temps de travail à 70%. «Dans l’enseignement supérieur, il y a encore un mode de pensée qui dit que plus tu travailles, mieux c’est.» Début mai, Salomé a fait sa grande rentrée après cinq mois de congé maternité. La jeune maman a exigé de son employeur que son droit d’allaiter sa fille soit respecté. «Cela n’a pas posé de problème.»

Des élus très conservateurs

A l’instar du couple formé par Salomé et son compagnon, les stéréotypes de certains patrons qui reposent sur le modèle «papa à plein-temps et maman à temps partiel ou à la maison», sont mis à rude épreuve par les nouvelles générations qui revendiquent du temps pour les enfants. Selon l’étude menée par Pro Familia Suisse, 80% des hommes sont favorables à un congé paternité. Dans les faits, les jeunes pères obtiennent un jour, voire deux. Les plus chanceux dans l’administration publique, les multinationales et certaines PME avant-gardistes, obtiennent jusqu’à deux semaines de congé payé.

Comment expliquer ce profond décalage entre les aspirations des Suissesses et des Suisses avec la réalité du monde professionnel et les décisions du parlement? «Il faut tout d’abord différencier les attentes des populations urbaines et périphériques dans ce domaine, considère Valérie Borioli-Sandoz. Il y a aussi une question de génération. Le parlement suisse est composé d’une majorité de droite qui prône l’ultralibéralisme, mais reste très conservateur sur les avancées sociales. De plus, les élus sont issus d’une certaine génération qui n’intègre pas encore la réalité des ménages. C’est de l’ordre du déni. Ajoutons que le tissu économique suisse est essentiellement composé de petites PME et d’entreprises familiales. La force de l’habitude se perpétue.»

La donne change doucement. Après vingt ans d’échec politique, l’initiative qui demande un congé paternité de vingt jours payés est en passe d’aboutir (lire encadré). Signe que les mentalités changent. «Le changement vient aussi de la grande ouverture de l’économie suisse vers l’étranger. Les politiques familiales plébiscitées par les grandes entreprises et les multinationales qui favorisent l’équité entre hommes et femmes influencent la mentalité entrepreneuriale suisse. Elles popularisent l’idée qu’aujourd’hui, on peut être parents, travailler à temps partiel et faire carrière sans distinction de genre», se réjouit Valérie Borioli-Sandoz

Femme, patron et maman

Le quotidien de Marjolaine Cordier-Herbert illustre parfaitement cette équation délicate. D’un côté, il y a sa vie de famille, remplie des rires de ses deux enfants. De l’autre, il y a l’entreprise Vardeco, dont elle est la directrice générale depuis moins d’un an. A 34 ans, la jeune femme supervise plus de 110 employés à Develier, dans le Jura, et ne peut pas se permettre de prendre les choses à la légère. Passionnée par son travail, elle a choisi de s’investir à fond dans ses fonctions. Elle travaille à 100%, prend cinq semaines de vacances par année – dont quatre lorsque l’usine est fermée –, multiplie les rendez-vous et parfois les voyages d’affaires. Pour y parvenir, elle peut compter sur le soutien de son mari, qui travaille à 90%. Un choix qui, dans la région, n’est pas si fréquent...

La cheffe d’entreprise adore ses fonctions. Mais pas au point d’oublier son rôle de mère. «L’astuce, c’est que nous vivons à 500 mètres de Vardeco, indique-t-elle. Du coup je m’épargne tous les trajets et le midi, il m’arrive de rentrer à la maison pour déjeuner en famille. S’il faut aller voir un fournisseur à l’heure du déjeuner, je ne vais pas me précipiter pour le faire si ce n’est pas inévitable.» Le week-end, elle évite de rapporter du travail à la maison, dans la mesure du possible. «Malgré cette organisation bien huilée, nuance-t-elle, j’ai parfois l’impression de tout faire à moitié tant je dois me partager...»

C’est pourquoi elle a conscience que mener à terme son congé maternité lorsque l’on travaille en production, selon ses propres termes, est impossible. La plupart de ses employées s’arrêtent ainsi plusieurs semaines avant la naissance. Elle leur propose aussi une reprise du travail à temps partiel durant douze mois après le congé maternité. Une mesure tout à fait positive pour l’entreprise, constate sa CEO. «Auparavant, nous avions plus d’arrêts maladie, ou d’absences d’urgence quand l’enfant était malade, par exemple. Avec un temps partiel, les jeunes mamans peuvent mieux gérer les petits soucis du bébé…» Et les papas? «Nous ne sommes pas confrontés à ce genre de demandes, répond-elle. J’imagine qu’ils ont besoin d’un salaire complet.»

Retour sur investissement de 8%

Dans les zones plus urbaines, de plus en plus d’hommes revendiquent un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie privée. Y compris lorsqu’ils sont chefs d’entreprise, comme c’est le cas de Renato Sottile, qui a créé la société Infogestion Consulting en 2006. Et comme le coeur de son activité est l’informatique, ce patron doit rester la majorité du temps disponible pour ses clients, qui sont souvent des PME. Renato Sottile est spécialisé dans le logiciel Excel. Il propose des formations, mais développe aussi des outils sur mesure pour les entreprises. C’est pourquoi il doit assurer une maintenance technique permanente. Mais à 42 ans, ce père de famille est bien décidé à ne pas laisser son travail polluer sa vie privée. «Plus on en fait, plus on doit en faire, confie-t-il. C’est pourquoi je mets un point d’honneur à déléguer, quitte à ce que cela me coûte un peu plus cher.»

L’archivage et le classement des factures, il les confie par exemple à des travailleurs temporaires qu’il embauche à la journée pour dégager un agenda trop chargé. «En général, je fais mes 8 heures et je rentre à la maison», remarque Renato Sottile, papa d’une petite fille de 7 ans dont il compte bien profiter à fond. Sa philosophie s’applique également à toute la petite entreprise, qui compte trois employés à temps partiel, dont beaucoup travaillent en partie de chez eux afin d’économiser les trajets et pouvoir composer avec le rythme de leurs tout-petits ou investir dans leurs loisirs.

Le modèle traditionnel de l’organisation familiale a donc vécu. Selon l’étude menée par le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) et le Bureau d’études et de conseil suisse Infras, l’aménagement des conditions de travail favorables à la vie familiale (structure d’accueil, congés courte durée en cas de maladie des enfants, ou longue durée en cas de handicap) est appelé à se développer fortement en Suisse. Si ces mesures coûtent près de 2 milliards de francs par an, elles assurent aux entreprises un retour sur investissement de 8%. «Avec ces aménagements, elles peuvent compter sur des employés plus loyaux, motivés et donc sur une baisse du turn-over, analyse Valérie Borioli-Sandoz. Dès lors, je ne comprends pas comment certaines entreprises restent rétrogrades sur la question.»

Source : PME Magazine / 31.05.2017 / Mehdi Atmani et Marie Maurisse,

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  • 02 juin 2017

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